Aujourd’hui, c’est le dénouement d’une longue saga.

Fin novembre 2019, quand j’ai dénoncé à l’Assemblée nationale les violences en ligne subies par les élus, et en particulier par les femmes, je n’imaginais pas un instant ce qui allait suivre. Les propos cités, tirés de vrais messages envoyés à moi ou à mes collègues, ont choqué par leur cruauté, qui n’avait rien à voir avec la critique constructive. Plusieurs personnalités publiques ont décidé de dévoiler elles aussi les propos misogynes et violents endurés en silence depuis trop longtemps. Les médias m’ont assaillie de questions sur ce qu’il fallait faire pour que ça cesse, et plusieurs dizaines de fois par jour j’ai invité à porter plainte, sans avoir jamais osé le faire moi-même. Pour moi, qui accorde tellement d’importance à la cohérence entre mes principes et mes actions, c’était une position difficile. Mais on a beau vouloir que la violence cesse, quand on a été élue pour représenter des citoyens, c’est difficile d’accepter l’idée de porter plainte contre eux, même avec la conviction qu’ils franchissent les limites. On a peur de se faire dire que notre carapace n’est pas assez solide. On a peur de causer encore plus de problèmes à des personnes qui en ont déjà visiblement plusieurs. On a peur de se faire accuser de jouer les victimes pour attirer l’attention. Et on a peur que ça ne donne rien et que ça alimente le cynisme.

La même semaine, en réaction directe à cette dénonciation, un citoyen prend le téléphone et laisse plusieurs messages emplis d’une grande violence au bureau de circonscription. Il mentionne à quel point il méprise les féministes comme moi, et fait référence explicitement à l’auteur du féminicide de Polytechnique en soutenant qu’il faut célébrer son geste meurtrier. Il y a tant de haine dans ses propos que les membres de mon équipe qui ont entendu ses messages en tremblent encore quand on en parle. C’est trop grave pour continuer d’encaisser sans porter plainte. Je sais malheureusement que la ligne entre la violence verbale ou écrite et la violence physique est régulièrement franchie. J’ai décidé à ce moment de porter plainte contre l’auteur de ces appels téléphoniques, mais aussi contre le citoyen qui multipliait les propos dégradants à mon égard depuis des mois, malgré mes demandes explicites d’arrêter.

Ces plaintes ont été mon premier contact à vie avec le système de justice. J’ai déjà mentionné avoir été très bien accueillie par l’enquêteur du Service de police de Sherbrooke, qui a pris tout le temps nécessaire pour analyser les situations et prendre mes plaintes. La suite a pris des mois, mais éventuellement j’ai appris que des accusations seraient déposées dans les deux dossiers. Déjà, c’était un énorme soulagement : on reconnaissait que mes plaintes étaient fondées.

Un des deux accusés, celui qui avait laissé des messages téléphoniques haineux, a plaidé coupable ce printemps. Je n’ai donc pas eu à témoigner, et j’ai sincèrement apprécié qu’il prenne ses responsabilités face à ses gestes. Ses propos étaient tellement inquiétants qu’il lui est maintenant interdit de posséder une arme, entre autres conditions. Vous ne pouvez pas vous imaginer tout le soulagement que j’ai ressenti quand j’ai appris ça il y a quelques semaines.

L’autre accusé a plaidé non coupable. J’ai dû témoigner en cour, de même qu’un membre de mon équipe. J’étais sous le choc de l’entendre plaider qu’il était dans son droit de me dénigrer avec autant de violence, et à répétition, parce que mon équipe et moi n’avions pas pu obtenir l’issue qu’il souhaitait dans son dossier – ce que d’ailleurs personne d’autre n’avait réussi à faire depuis le début des années 1990. C’est troublant de voir à quel point des personnes se sentent autorisées à traiter les autres avec autant de violence simplement parce qu’elles n’ont pas ce qu’elles veulent.

Quand la procureure a plaidé, elle a défendu le dossier avec tellement de conviction que je me suis surprise à avoir les yeux pleins d’eau. Ça m’a vraiment touchée droit au cœur de la voir si convaincue que ce que j’avais subi était inacceptable. L’entendre citer les propos de l’accusé à mon égard m’a fait réaliser à quel point c’était grave et que je ne méritais pas ça. Après l’avoir entendue plaider, peu importe l’issue du procès, je me sentais en paix avec le processus. Ce que j’avais ressenti, ce que j’avais voulu dénoncer, avait été dit.

Aujourd’hui, en me présentant au Palais de justice pour entendre le verdict, je n’avais pas d’attentes. J’ai vu tant de victimes déçues face à des jugements où il n’a pas été possible de déterminer que l’accusé était coupable hors de tout doute raisonnable, que je sais à quel point c’est difficile d’obtenir une condamnation au criminel. Et pourtant, en tenant compte de tous les éléments du contexte, la juge a exprimé qu’il n’y avait absolument pas de doute possible sur la culpabilité de l’accusé. J’ai trouvé dommage que l’accusé n’exprime pas de regrets ou d’excuses. J’ai écarquillé les yeux quand j’ai entendu son avocat plaider pour qu’il n’y ait pratiquement pas de conséquences, et soutenir que les propos de son client n’étaient pas misogynes. Mais peu importe ce qui sera décidé quant à la sentence, je ressens une grande fierté d’avoir poursuivi cette démarche jusqu’au bout. Un grand sentiment de cohérence aussi, d’avoir finalement osé faire ce que je conseille aux victimes de faire : porter plainte.

Les délais, témoigner, entendre l’autre nier, c’est loin d’être facile. Il faut être bien accompagnée pour y arriver. Mais le sentiment du devoir accompli, c’est précieux. Merci à toutes les personnes qui ont touché de près ou de loin à mes deux plaintes pour les faire cheminer dans le processus judiciaire, à celles qui ont répondu à mes questions pour comprendre ce processus complexe, et à celles qui m’ont encouragée à porter plainte et soutenue dans les dernières années. Ça a valu la peine.

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