Faut-il être solide pour faire de la politique?

On entend tellement souvent que oui, que ce prétexte revient constamment pour ne pas s’y lancer : «Je ne suis pas assez solide. Je ne pourrais pas supporter ça». Des personnes extraordinaires mettent la politique de côté en pensant qu’elles n’ont pas une assez grosse carapace. Une carapace pour se protéger de quoi? Des commentaires haineux, des questions difficiles des médias, de la charge de travail envahissante. On oublie souvent un volet, qui est peut-être invisible dans l’espace publique, mais néanmoins omniprésent dans notre quotidien : être confronté à la détresse, la colère et l’inquiétude des citoyen.ne.s qu’on représente. Rarement les gens entrent en contact avec leurs représentant.e.s politiques quand ça va bien. Et une qualité essentielle pour bien les représenter, c’est l’empathie.

Sortons-nous de la tête que ça prend des politicien.ne.s en teflon. C’est quand on en élit des comme ça qu’on ne se sent ni écoutés ni compris. Ça prend des politicien.ne.s qui nous ressemblent, qui peuvent se mettre à notre place et ne nous regardent pas de haut quand on leur parle de ce qui nous préoccupe. Ça prend des politiciens qui n’ont pas peur d’assumer leur humanité.

Quand Vincent Boutin a eu le courage de dire qu’il vivait un épisode d’épuisement, il a fracassé un tabou immense. Luc Fortin avait fait la même chose il y a quelques années. Même si je ne partage pas toujours leurs idées politiques, je reconnais en eux des humains qui ont osé lever le voile sur une difficulté vécue par un grand nombre de personnes, et qui ont contribué à faire évoluer les mentalités. Ça prenait une force immense.

Moi aussi j’ai vécu un profond épisode d’épuisement, autour de 2013-2014. Je commençais ma maîtrise, j’avais 3 enfants en bas de 6 ans, je gérais ma participation à une équipe de sport universitaire, plusieurs engagements étudiants, et je travaillais à temps partiel. Toutes les conditions étaient réunies pour jeter à terre la personne la mieux organisée, et pourtant jamais je n’ai osé parler de ça. Ça m’a pris des mois aller chercher de l’aide, et j’y suis allée en portant une honte si grande que pratiquement aucun de mes proches n’a été au courant, et l’apprendront probablement en le lisant aujourd’hui. J’ai le souvenir très distinct, dans les jours qui ont suivi, d’avoir vu une amie très proche, qui me parlait de quelques personnes autour d’elle qui vivaient une dépression, et de n’avoir rien dit sur ce qui m’arrivait, alors que j’avais dans ma poche une prescription d’antidépresseurs. À l’époque, à 26 ans, je pensais que c’était de la faiblesse et j’en avais honte. Les mentalités ont évolué. Je sais aujourd’hui qu’aller chercher de l’aide témoigne d’une grande force, que parler des épreuves que l’on vit témoigne d’une force plus grande encore, et que chaque épreuve fait de nous une personne plus empathique aux difficultés des autres.

Alors, faut-il être solide pour faire de la politique? Il faut surtout être solidement engagé pour améliorer le bien-être collectif, et savoir faire preuve de sensibilité et d’empathie. La carapace, on s’en construit une par la force des choses. Mais pour ma part, je pense qu’au moment où elle devient trop épaisse et que les préoccupations des citoyen.ne.s et les critiques te coulent sur le dos sans t’atteindre, c’est peut-être le temps de quitter la politique. C’est difficile de bien représenter les citoyen.ne.s quand on s’en déconnecte.

Ne laissez pas le moule traditionnel du politicien décider à votre place qui a le bon profil pour aller en politique. Et s’il y a encore autour de vous des gens qui pensent que le burn out ou la dépression sont des faiblesses, aidez-les à comprendre que ce n’est pas le cas. Ça les incitera peut-être à aller chercher de l’aide si ça leur arrive, et à éviter le pire.

Pour lire la chronique «Pas assez solide pour la politique?» deMickaël Bergeron parue dans La Tribune le 27 février 2021: https://www.latribune.ca/chroniques/mickael-bergeron/pas-assez-solide-pour-la-politique-2816f6d94d87aef08c7323453e756831?fbclid=IwAR04UWiAJ3qUtcFTURLTn-pKIGsAFCEE8kgKDO-jawQx65n_68LnXiH7Zdw

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