Par JASMINE RONDEAU

Quand elle recommandait l’inscription à la Place 0-5 à sa clientèle en tant que psychoéducatrice, Catherine Paquette-Bertrand ne se doutait pas à quel point le système vers lequel elle la dirigeait était « dysfonctionnel ». Après s’être butée à la frustration et au désemparement de l’impossible recherche d’un service de garde pour sa fille, qui s’est intensifiée avec la pandémie, la Sherbrookoise lance un cri du cœur au ministre de la Famille pour que se termine cette ère où les parents ont l’impression d’entrer en « guerre ».

Mme Paquette-Bertrand doit retourner au travail pour le CIUSSS de l’Estrie — CHUS en septembre, alors que se terminera son congé de maternité. « Le problème, c’est que je pourrais ne pas retourner au travail… Pas par manque de volonté, mais par manque d’opportunité », écrit-elle dans une lettre qu’elle fera parvenir au ministre Mathieu Lacombe lundi. Après avoir diffusé son texte sur différents groupes de parents sur les réseaux sociaux, celle-ci a obtenu la signature de plus de 140 parents estriens.

« Il manque de places en Estrie, et je sais que ce n’est pas juste ici, des parents d’ailleurs m’ont contactée pour signer ma lettre. Pour un premier enfant, c’est vraiment difficile. On se fait souvent dire que les places sont comblées par les petits frères et sœurs de ceux qui sont déjà là. J’ai parlé à des mamans qui attendent des places en garderie depuis maintenant quatre ans », confie-t-elle à La Tribune.

Comme elle l’explique dans sa lettre, Mme Paquette-Bertrand a tenté sa chance du côté de la Place 0-5 pour une place en CPE ou en milieu familial reconnu dès qu’elle a su qu’elle attendait un enfant. Voyant ses espoirs diminuer, elle a contacté personnellement 89 éducatrices de sa région depuis février, pour finalement s’inscrire sur une vingtaine de listes d’attente. Actuellement, elle considère avoir épuisé toutes ses ressources.

« Quand on n’a pas trouvé de place en CPE ou en milieu familial reconnu, on se tourne vers les milieux non reconnus. Quand on va faire les visites, beaucoup de parents sont souvent découragés ; il y a parfois des manques du côté de la sécurité et de l’hygiène. Là vient la question : est-ce que je baisse mes standards pour trouver une place à mon enfant, peu importe les conditions, ou est-ce que je reste à la maison et j’essaie de trouver mieux ? »

Résultat de cette pénurie ? Certains services de garde non régis demanderaient aux parents de payer dès la réservation de leur place, même si l’enfant ne fréquentera la garderie que quelques mois plus tard, remarque Mme Paquette-Bertrand, qui converse régulièrement avec de nombreux parents de la région dans sa situation. Cette pratique, bien qu’illégale, est tentante pour les parents sans autre option.

« Ce n’est pas une pratique qui est exactement nouvelle, commente la députée de Sherbrooke et responsable des dossiers en matière de Famille de Québec Solidaire, Christine Labrie. Beaucoup de familles mal prises vont accepter, et c’est difficile de leur reprocher, parce que ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre d’arrêter de travailler, alors elles vont préférer payer un ou deux mois dans le vide quand même. »

Mme Labrie a d’ailleurs bien peur que le désespoir des parents ne soit utilisé à mauvais escient, alors que la pandémie a largement aggravé ce problème de société.

« Il existe d’excellents milieux de garde non régis, mais à peu près n’importe qui peut en ouvrir un. On peut quand même craindre que, voyant qu’il y a beaucoup de demandes, des gens qui n’ont pas d’expérience décident d’ouvrir un milieu parce que ce sera une source de revenus facile. Ça pourrait en plus entraîner une hausse du coût de ces places-là aussi, puisqu’il n’est pas contrôlé », note celle qui félicite Mme Paquette-Bertrand pour son initiative, et qui réclame qu’un plan détaillé lui soit envoyé en guise de réponse.

 

La députée caquiste de Saint-François, Geneviève Hébert, a invité Mme Paquette Betrand à la contacter. « Je lui ai tendu la main dans le but de bien cerner son besoin qui rejoint ceux d’autres parents de ma circonscription et de la région de Sherbrooke », écrivait-elle samedi à La Tribune, alors que les deux femmes n’ont pas encore eu le temps de s’entretenir.

« La tête dans le sable »

Dès le 8 juin, tous les services de garde pourront augmenter leur clientèle à 75 % de leur capacité habituelle. Dès le 22 juin, ils pourront accueillir l’entièreté de celle-ci.

Mais pour la députée solidaire de Sherbrooke, Christine Labrie, le ministre Lacombe se met « la tête dans le sable » lorsqu’il parle d’un « retour à la normale » à la fin du mois de juin.

« Le ministre savait qu’on avait déjà une pénurie de places en garderie, dit la responsable des dossiers en matière d’éducation et de famille pour Québec Solidaire. On a perdu des milliers de places dans les dernières semaines. Des milieux non reconnus ont fermé parce qu’ils se sont retrouvés sur la prestation canadienne d’urgence, ou ne pourront pas reprendre tant qu’on n’aura pas de vaccin. »

Depuis longtemps, la députée reçoit régulièrement des témoignages de parents incapables de trouver une place en garderie, et qui plongent vers la détresse financière et psychologique.

« On a un gros problème entre les mains et je n’ai pas l’impression qu’il est considéré à la hauteur de ce qu’il est », dit-elle.

Mme Labrie rappelle qu’à Sherbrooke, des permis totalisant plus de 500 places en milieu familial dorment dans les bureaux coordonnateurs, sans qu’on ait les éducatrices pour les réclamer. En Estrie, on parle d’au-delà de 800 places.

Selon elle, il faut donc agir vite, notamment en rendant la carrière d’éducatrice plus attrayante pour faire remonter les taux d’inscription à la formation. « Ça ressemble beaucoup au dossier des préposés bénéficiaires, analyse-t-elle. Ce sont des conditions médiocres, on va se le dire. Même les éducatrices en CPE où les conditions sont les meilleures, les échelons salariaux sont en bas de ceux des préposés. Et pour celles en milieu familial, c’est encore pire », note celle qui propose également de réfléchir à une formation d’éducatrice à la petite enfance accélérée.

 Le fardeau bureaucratique « énorme » des milieux de garde reconnus, qui se montre de plus en plus exigeant depuis quelques années, représente également un obstacle, selon elle.

Le ministère de la Famille n’a pas été en mesure de fournir dans les délais le nombre de services de garde qui n’ont pas rouvert leurs portes depuis le début de la crise sanitaire avant la parution de cet article. Il n’a pas non plus pu fournir l’état des listes d’attente de la Place 0-5.

Lien vers l’article: https://www.latribune.ca/actualites/manque-de-places-en-garderie–cen-est-assez-de-la–guerre-de-parents–a2deba76065872eb70842a6e1a535e49?utm_source=dlvr.it&utm_medium=facebook&fbclid=IwAR3iUBT0T0eFka9fegiVEf8bj-VrDslV0EKvY2HXIfkJIawcYe7GaOwhYN4

  

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