Je suis en ce moment remplie à la fois de gratitude et d’indignation.

De gratitude évidemment envers chacune des personnes qui se consacrent corps et âme à soutenir les autres, que ce soit dans nos organismes communautaires, dans nos services publics, ou dans les entreprises privées. Des personnes qui se dévouent au péril de leur propre santé, encore plus depuis quelques semaines à cause de la COVID-19, mais déjà depuis longtemps, parce que soutenir les autres quand soi-même on n’est pas soutenu ou payé à la juste valeur de notre travail, ça use.

D’indignation aussi, parce que bon nombre des personnes que le gouvernement appelle depuis peu des « anges gardiens » souffraient d’épuisement et de précarité bien avant la COVID-19. Parce que les ressources manquent, autant humaines que matérielles, et parce qu’elles sont sous-payées.

Depuis des années, on crie régulièrement à l’aide dans nos ressources communautaires, publiques et privées pour les personnes vulnérables. Qu’on parle de résidences pour aînés, d’hébergement pour victimes de violences, de centres jeunesse, de ressources en itinérance, en santé mentale, pour les personnes vivant avec un handicap, et même de nos hôpitaux, tous les endroits de notre société qui existent pour prendre soin des gens manquent cruellement de ressources et sont confrontés régulièrement à des choix déchirants.

Le gouvernement a remué ciel et terre et suspendu un paquet de services dans les dernières semaines pour répondre aux besoins anticipés et éviter que le personnel soignant ait à décider qui il va soigner face à la COVID-19. Je ne leur fais pas de reproches. C’est ce qu’il fallait faire. Mais je bous quand même à l’intérieur, parce que depuis des années nos gouvernements se montrent peu sensibles au fait que nos ressources font chaque jour des choix déchirants auxquels personne ne devrait être confronté. Comme choisir à quelle famille avec un enfant autiste on va donner des services, quel patient recevra un bain ou se fera brosser les dents, quelle journée de la semaine on va fermer notre ressource en santé mentale parce qu’on ne peut plus se permettre d’ouvrir tous les jours, ou quel critère on va ajouter pour avoir accès aux services de notre organisme, parce qu’autrement la liste d’attente est trop longue.

Ces choix déchirants, ils sont faits depuis des années dans nos ressources pour personnes vulnérables. Et que répond le gouvernement quand ces ressources demandent un meilleur soutien? Trouvez-vous du financement autonome. Traduction libre : faites des soupers spaghettis. Alors nos ressources consacrent du temps et de l’énergie à des collectes de fonds au lieu de pouvoir se consacrer à ce qu’elles savent faire de mieux : prendre soin des autres. C’est la réalité du milieu communautaire, mais même nos hôpitaux font des collectes de fonds pour du matériel.

Il y a des ressources qui sont actuellement considérées par le gouvernement comme des services essentiels, mais dont la moitié des revenus dépendent d’activités de financement. Jamais le nombre d’intervenantes en prévention du suicide ou en soutien pour victimes de violence ne devrait dépendre de loteries ou de soupers-bénéfices, mais c’est pourtant le cas.

Il y a aussi des personnes qui font un travail essentiel, dans nos services publics, dans nos organismes communautaires et dans les entreprises privées, mais qui sont encore payées moins cher que le seuil de pauvreté, sous prétexte qu’il ne faut pas trop augmenter le salaire minimum. Ces personnes touchent un salaire si bas qu’on a dû l’augmenter en catastrophe en constatant qu’elles seraient plus avantagées à rester chez elles avec une prestation d’urgence. Et pourtant, on apprend que certains de ces emplois sont si essentiels que le gouvernement est maintenant prêt à payer des médecins plusieurs milliers de dollars par jour pour qu’ils comblent des postes vacants.

Je pourrais feindre de ne pas comprendre ces incohérences, demander qu’on les corrige, comme si elles étaient là par erreur. Mais je constate plutôt qu’il y en a une cohérence, et elle est choquante. Les « anges gardiens », qu’ils œuvrent dans le milieu communautaire, le système de santé, ou d’autres emplois essentiels sous-payés, sont majoritairement des femmes. Et les emplois majoritairement occupés par des femmes, aussi essentiels soient-ils, sont encore trop souvent aujourd’hui considérés comme des vocations ou des revenus d’appoint, qui ne méritent pas un salaire élevé, ni même moyen. Comme historienne et féministe, lorsque je regarde la manière dont notre société rémunère les emplois principalement occupés par des femmes, je vois qu’on a beau faire de grands discours sur l’égalité entre les hommes et les femmes, on a malheureusement franchi moins de chemin qu’on le voudrait depuis le temps où ces tâches étaient réalisées par des religieuses ou des femmes célibataires.

Alors je suis partagée à la fois entre gratitude et indignation. Gratitude immense envers toutes ces personnes, majoritairement des femmes, qui s’usent physiquement et moralement depuis si longtemps pour soutenir les autres sans en tirer un revenu décent. Et indignation profonde envers les remerciements soudains de nos dirigeants, qui se sont pourtant très peu souciés dans les dernières années des conditions de travail et des moyens donnés à toutes ces personnes essentielles.

Souhaitons que la reconnaissance des dernières semaines et les bonus octroyés à la hâte se transformeront rapidement en amélioration durable et conséquente des conditions de travail de tous les maillons de nos services essentiels. Parce que les remerciements c’est bien, mais ça ne paie pas le loyer, et ça n’améliore pas les services. Si on veut répondre à notre volonté collective de prendre soin des plus vulnérables, on doit soutenir ces services et les personnes qui les offrent même lorsque nous ne sommes pas en crise.

 

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