Au départ, j’étais là pour pédaler avec des élèves. Un nombre de kilomètres à atteindre collectivement pour souligner la Semaine de la persévérance scolaire. J’avais du temps devant moi et un prof d’histoire s’est porté volontaire pour m’accueillir, alors on a improvisé une discussion avec sa classe.

Je rencontre souvent des élèves. Mais ce qui s’est passé ce matin-là n’avait rien à voir avec mes expériences habituelles. Pas de questions sur mon travail ou mon parcours. Plutôt des questions lourdes, des regards préoccupés.

Pourquoi on ne protège pas la nature au lieu de la détruire ?

Est-ce que vous pensez qu’avec la robotisation tous les emplois vont disparaître ?

Pourquoi on continue de tuer les animaux même s’ils sont en voie de disparition ?

Comment on fait pour arrêter l’intimidation ?

Pourquoi on ne construit pas des bâtiments plus hauts au lieu de détruire plus de forêts ?

Pourquoi les gouvernements ne font rien pour les changements climatiques ?

Est-ce que vous pensez qu’on va réussir à arrêter l’intimidation avant 2030 ?

Moi je veux devenir mécanicien. Est-ce que je vais réussir à trouver du travail ?

Est-ce qu’il est trop tard pour les changements climatiques ?

Comment on fait pour se sentir en sécurité ?

Je pensais que je venais de pédaler pendant une heure, mais c’est pour leur répondre que je pédalais le plus, à la recherche d’un équilibre entre réalisme et optimisme. Comment dire à des jeunes de 13-14 ans, sans les décourager, qu’on ne va jamais éradiquer l’intimidation et que si on ne protège pas la nature, c’est parce qu’elle ne rapporte pas d’argent ?

Je faisais face à des jeunes extrêmement brillants, lucides sur nos défis en tant que société. Mais surtout profondément inquiets pour l’avenir, et pas seulement par rapport à l’environnement. Ça émanait de toutes leurs questions. Alors quand le prof m’a demandé comment j’avais trouvé ma visite, je n’ai pas pu m’empêcher de le dire. « Je vous ai trouvé brillants. Mais je vous ai sentis inquiets. Est-ce que vous êtes inquiets ? » Et à ce moment-là, comme un murmure collectif, la majorité d’entre eux ont répondu « Oui ». Un oui encore plus chargé que l’ensemble de leurs questions, et ça m’a serré le cœur.

C’était l’inquiétude de ceux qui comprennent très bien les problèmes qu’on a à résoudre, mais qui se sentent impuissants. L’inquiétude de ceux qui pensent que l’avenir n’est pas pour eux, qui ne savent pas s’il y aura une place pour eux dans le monde, ou pire, qui pensent qu’il n’y en a pas.

C’était la première fois que j’avais devant moi des jeunes aussi inquiets. C’était aussi la première fois que je rencontrais un groupe régulier, dans un des quartiers les plus défavorisés de la ville. C’est souvent dans les écoles plus favorisées et les groupes enrichis que les profs ont le temps de m’inviter. Et je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien.

Il y a des jeunes, dans certaines écoles, dans certains programmes, qui se font dire et qui ressentent à longueur d’année qu’ils sont dans la meilleure école ou le meilleur programme, qu’ils sont l’avenir de la société. Ces jeunes-là sont stimulés au maximum par leurs parents et leur milieu scolaire. On leur fournit toutes les occasions de vivre des expériences, de comprendre qu’ils ont la capacité d’agir sur le monde. On leur fait sentir que leur voix est importante. Ils ont aussi leurs problèmes. Ils vivent certainement de l’anxiété, parce qu’on leur met beaucoup de pression. Mais ils avancent dans leur parcours en sachant qu’ils font partie de l’élite de demain. Ils se sentent valorisés.

Et il y a des jeunes qui font leur parcours entier dans une famille qui marche sur le fil de la précarité, ou qui se noie dedans. Des jeunes qui vont dans des écoles où les défis sont tellement grands qu’on est plus en mode survie qu’en mode enrichissement. Où on est trop occupés à gérer les tuiles qui tombent du plafond pour planter des arbres dans la cour, au propre comme au figuré. Des jeunes qui se sentent plus comme un défi à gérer qu’un potentiel à développer. Qui captent le mélange de déception et de compassion dans le regard quand on leur demande s’ils sont dans le programme spécial de leur école et qu’ils répondent qu’ils sont au régulier. Des jeunes qui constatent depuis le début de leur vie qu’ils ont accès à moins que les autres, et qui en déduisent qu’ils ont moins de valeur.

Ça fait des années que je dénonce la ségrégation scolaire, et des mois que j’ai le privilège de le faire à l’Assemblée nationale. Je connais bien les racines du phénomène et ses impacts. Mais l’inquiétude de ces jeunes, leur sentiment d’impuissance, l’impression qu’ils ont d’être ceux qui vont subir les problèmes et non ceux qui vont les régler, ça m’a happée.

On n’a pas le droit comme société de laisser des jeunes grandir en pensant qu’ils ont moins de valeur ou qu’ils n’ont pas d’avenir. Malheureusement, notre système d’éducation, qui a été précisément mis sur pied après le Rapport Parent pour devenir un ascenseur social, est devenu un vecteur important d’inégalités et d’exclusion. Il contribue lui-même au décrochage, en créant des catégories de jeunes qu’on ne soutient pas équitablement dans leur épanouissement, et dont certains se sentent complètement largués.

J’ai vu des jeunes qui regardaient l’avenir comme on regarderait la mer si on nous poussait au bout de la planche en nous disant que c’est bientôt le temps de sauter, sans savoir nager. Ça m’a fait mal de voir ça au Québec, même si je sais depuis longtemps que notre système d’éducation à trois vitesses abandonne une grande proportion de jeunes.

Je ne pouvais pas vraiment quitter la classe là-dessus. Le prof leur avait parlé de la pyramide sociale, il avait expliqué qui sont les personnes en position de pouvoir, dans toutes les sphères de leur vie. Leurs parents. La direction de l’école. Les élus. Eux étaient en bas de la pyramide. Alors j’ai dessiné un triangle au tableau, et j’ai encerclé la base. Je leur ai expliqué qu’on a tendance à penser que le pouvoir est en haut, mais qu’au fond il est en bas, parce qu’on est plus nombreux en bas. Que pour exercer ce pouvoir, on doit d’abord se rendre compte qu’on l’a, et qu’on doit se mettre tous ensemble. Qu’au fond, le haut de la pyramide n’a le pouvoir que si on lui donne, et qu’ensemble on peut lui dire comment l’exercer. Que c’est ce qu’on est en train d’essayer de faire avec la crise environnementale.

J’ai senti que ça allumait quelques lumières. Je leur ai donné des exemples à petite échelle d’élèves qui ont convaincu la direction de leur école de faire certains changements, en souhaitant qu’ils réalisent leur capacité d’agir sur les enjeux qui les inquiètent. Même si on ne reconstruit pas ce sentiment en quelques minutes, après des années d’exclusion, la meilleure façon de lutter contre l’inquiétude est de se mettre en action.

Je suis sortie de la classe bouleversée, mais plus convaincue que jamais de la pertinence de mon travail. Ça va prendre beaucoup de volonté politique pour que notre système d’éducation devienne un outil d’inclusion. Et j’en ai.

6 commentaires

  • Michel Therrien dit :

    Bravo!, parce qu’en réalité, c’est notre droit de naissance de vivre heureux, en santé, en paix et d’avoir l’abondance.
    La créativité infinie est notre droit de naissance et notre potentiel. 🌞

  • Bibeau dit :

    J ai aime ton exemple de piramide pour les jeunes c est la realite plus qu on es on peut changer des choses bonne journee

  • Sylvie Chartrand dit :

    Je trouve très touchante votre intervention auprès de ces jeunes! Merci de leur donner espoir. Merci de leur donner de la force!

  • Melanie dit :

    Bravo pour votre travail!

  • Jacques Bernier dit :

    Vous avez tout mon respect Mme Labrie et j’avoue humblement que je ne vous connaissais pas vraiment en tant que députée bien sûr.

    Votre approche et votre préoccupation me réconcilie avec la politique, moi qui en est fait pendant une vingtaine d’années à Québec au niveau municipal.

    Poursuivez votre merveilleux travail pour faire avancer les choses; ça prend des personnes comme vous au niveau politique pour que les choses changent et s’améliorent.

    Cela étant, c’est un travail de longue haleine et je vous souhaite de conserver et de préserver cette flamme 🔥 qui vous anime. Bref, préservez votre sensibilité.

    En tout respect!

  • Stéphanie dit :

    Vous êtes tellement inspirante! Je suis une enseignante à bout de souffle, mais en vous lisant je regagne encore un peu d’espoir…

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