La partie la mieux connue du travail des député.e.s, pour la plupart des gens, c’est la période des questions. Ça ne représente pourtant que trois fois quarante-cinq minutes par semaine, aussi bien dire presque rien dans une semaine normale, mais c’est là que le show se passe, alors c’est ce qu’on voit le plus à la télé. Ce qui se passe au Salon bleu, c’est tellement un show pour la télé, qu’en fait avant il était peint en vert, mais ils ont opté pour le bleu parce que ça sortait mieux à l’écran.

 Quand on est à Québec, les 125 député.e.s s’y rassemblent environ 1h30 par jour, puis la majorité se disperse pour se rendre en commission parlementaire ou dans son bureau. Seulement quelques-uns restent au Salon bleu pour prendre la parole sur les sujets du jour, quand ça concerne un de leurs dossiers. D’autres restent parce qu’ils ont été assignés là pour maintenir le quorum, alors ils travaillent dans leurs affaires et lèvent la tête de temps en temps, si une personne qui intervient réussit à capter leur attention. La vérité, c’est qu’en dehors de la période de questions, les ministres sont rarement là quand on est en train de s’adresser à eux, et qu’il y a même un règlement pour nous interdire de le souligner s’ils sont absents.

La première fois que j’ai mis les pieds au Salon bleu, quelques mois avant d’être élue, j’ai été frappée par le trône du Président. Un trône assez somptueux pour nous rappeler qu’on ne s’est pas tout à fait débarrassés de la monarchie. Un trône surmonté par le crucifix installé sous Duplessis, qui a enfin été retiré l’été dernier. Au début, avant qu’on devienne la 2e opposition et qu’on change de place, j’avais le crucifix et le trône en pleine face. On se sent loin de la démocratie dans ce temps-là, alors je suis bien contente d’avoir maintenant des ministres en face de moi, même si ça ne change rien sur le fond.

C’est la deuxième fois que j’y suis entrée, une fois élue, que ça m’a frappé : on ne voit pas dehors quand on est dans le Salon bleu. Il y a bien une série d’immenses fenêtres, sur les deux plus longs murs. Des fenêtres magnifiques. Mais elles sont bloquées par des volets. Impossible de voir à l’extérieur. J’ai posé la question, et il semble que les volets ne sont jamais ouverts. Des fois on me dit que c’est pour une question de sécurité, des fois que c’est pour éviter le contre-jour avec les caméras. Dans tous les cas, moi, ça m’étouffe. Et symboliquement, une Assemblée nationale qui ferme les volets sur ce qui se passe dehors, je trouve que ça en dit long sur la déconnexion avec le réel.

Une fois, il y a eu une panne d’électricité. On a été plongés dans la pénombre quelques instants, alors j’ai demandé aux député.e.s près des fenêtres d’ouvrir les volets, et ils ont eu le temps d’en ouvrir deux. La vue était magnifique. Les rayons de lumière naturelle se sont faufilés jusqu’aux pupitres pour la première fois depuis je ne sais pas combien de temps. Je n’oublierai jamais cette lumière. On en a profité à peine quelques secondes, puis l’électricité est revenue, les prises de parole ont repris, et le personnel de l’Assemblée s’est précipité pour refermer les volets. Faudrait pas que les député.e.s puissent voir ce qui se passe dans la rue…

Une autre chose qui m’a frappée, c’est le luxe avec lequel tout ça est décoré. On fait souvent des minutes de silence à l’Assemblée, pour souligner la mémoire d’une personne ou d’une tragédie, et au début de chaque journée, supposément pour se recueillir. Une relique de la prière. Dans ces moments-là, si on porte attention, on entend le tintement des lustres. D’immenses lustres en cristal. Et chaque fois que je l’entends, je suis mal à l’aise. Ça me dérange, parce que pendant qu’on est plantés là, dans une salle pleine de dorures et de fioritures, sous des lustres en cristal, avec nos vestons et nos cravates, il y a des personnes qui vivent dans des logements insalubres et qui font semblant de ne pas avoir faim pour que leurs enfants puissent manger.

On peut bien parler du code vestimentaire à l’Assemblée. Dire que c’est donc important de s’habiller chic, pour faire honneur à l’institution. Mais pendant ce temps-là, on ne dit pas que bien des député.e.s ont sur le dos des vêtements qui valent plus cher que ce que certaines personnes ont par mois pour manger. Et surtout, et c’est ce qui est le plus dramatique, que trop peu d’entre-eux sont en train de travailler pour que ça change.

Un commentaire

  • Marie Hélène Blais dit :

    Je suis infirmière mais je ne pratique plus. Avant de cesser ma pratique, j’étais gestionnaire. Les rencontres étaient dans des endroits fermées ou probablement trop cher pour rien. Les gestionnaires se décoraient de leurs plus beaux habits et se pointaient aux rencontres dans des belles voitures. Ils discutaient de budget et de moyens d’être efficace. Très peu ils parlaient des patients (et encore moins des infirmières) si ce n’est que pour économiser. Je me demandais ce que je faisais dans ce cirque. En fait, oui je sais, je voulais changer les choses, être la voix des infirmières. J’étais prise entre l’arbre et l’écorce, j’ai quitté avant que ma santé me quitte. Svp gardez les volets ouverts.

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