L’autre jour, ma collègue Catherine, que j’adore parce qu’elle s’adresse toujours à l’humain en nous, nous a demandé c’était quoi notre plus grande peur, dans cette grande aventure de la vie politique. On était déjà en poste depuis quelques mois à ce moment-là. C’est une question qui m’a prise par surprise, parce que très souvent on me demande si j’aime ça, ou ce que je trouve le plus difficile, mais pas ce qui me fait peur. Et pourtant, on est remplis de peurs. Rien pour s’empêcher d’avancer, mais quand même.

Ce jour-là, j’ai répondu que j’avais peur de perdre le sens. De me faire emporter par le tourbillon des réponses rapides que les journalistes nous demandent, des réactions défensives à l’agenda que nous impose le gouvernement, des demandes spécifiques que les groupes multiplient. D’échapper en chemin ce pour quoi j’ai décidé d’aller en politique. De morceler le projet de société que je porte, à force de l’exprimer en phrases qui rentrent bien dans un titre de journal ou un clip de 4 secondes, de mener de microcombats, ou de passer mon temps à réagir à des projets de loi qui n’ont pas d’allure au lieu de parler de ce qui a du sens pour moi.

Je me sens happée par l’institution. On a beau dire que l’Assemblée nationale est la maison du peuple, ce n’est pas chez moi. Je ne suis pas de ce monde-là. Je ne suis pas d’un monde de vêtements repassés chez le nettoyeur, de lustres en cristal et de dorures, de cocktails dinatoires et de décisions prises sans analyses. Bien sûr je suis capable d’être là, je suis caméléon. Mais je ne m’y sens pas chez moi.

J’ai parfois l’impression d’avoir été envoyée là comme dans une école de réforme, où on envoyait dans le temps les jeunes qui ne rentraient pas assez dans le moule. Envoyée là pour casser la partie de moi qui voit tout ce qu’il y a à changer dans notre société, qui veut faire les choses en profondeur. Tout y est incroyablement normé, protocolaire, au point où les choses qui n’ont pas de sens sont reproduites systématiquement, parce que ça se passe comme ça et c’est tout.

Je suis au cœur de l’endroit où devrait s’exercer notre démocratie, et je me sens souvent dans une pièce de théâtre burlesque. Tout n’est que surface et image. Derrière les apparences de changements se cache un entretien minutieux du statu quo.

Alors ma peur se transforme tranquillement. Il y a des jours où j’ai peur de finir par trouver tout ça normal. Peur de perdre la capacité à remettre tout en question pour arriver à mieux. Il y a des jours où j’ai peur de partir de là brisée à force d’essayer. D’autres jours où je regarde les jeunes qui sont au secondaire en me disant qu’au fond, je suis là pour faire le maximum de changements, pour leur préparer le terrain, parce que ce sont eux qui vont le construire le Québec auquel j’aspire. Dans pas trop longtemps j’espère. Il y a aussi des jours où je parle de ça avec les personnes qui sont là depuis quelques années, à essayer de changer les choses de l’intérieur, et qu’elles me disent que ça a incroyablement avancé. Que beaucoup de portes qu’elles pensaient cadenassées commencent à s’ouvrir. Heureusement leur enthousiasme est contagieux, et c’est vrai que quand je reviens à Sherbrooke, ce que j’entends, c’est que les gens sentent que ça change. Ça prend juste un pas de recul pour le voir, alors je vais m’assurer d’en prendre souvent, des pas de recul.

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